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PETITE MÉDITATION ÉCRITE : L'ESSENCE DU TRAIL

Petite méditation écrite : l’essence du trail

Minute, papillon, vous qui courez à toutes jambes, et si vous preniez le temps de comprendre et d’apprécier la symphonie dont vous faites partie ?

Enfiler vos baskets, déclencher votre chrono, courir, puis rentrer à la maison. Il y a comme un chapitre qui manque à l’appel dans le livre de votre pratique. Un passage occulté, censuré, passé sous silence, alors qu’il est précisément celui qui nous intéresse. Qu’avez-vous vu, entendu, senti, touché, goûté ? Qu’avez-vous ressenti, tout simplement ? L’anesthésie des sens est contraire à la loi du sport, tout comme l’amnésie des sens, d’ailleurs.
Courir, c’est faire corps avec l’environnement dans lequel nous évoluons, laisser ce dernier nous imprégner, et apprécier la chose. Nous abandonner à la nature, nous y ressourcer, y puiser notre énergie vitale, sont des actes auxquels nous devons accorder du temps, et donner du cœur. Nous parlons souvent des choses qui nous importent dans la vie, en plus d’être les meilleures : des proches heureux et en pleine santé, un métier dans lequel nous nous épanouissons, une vie dont nous aimons être le·a principal·e protagoniste. Mais parmi toutes ces bonnes choses, n’oublions pas la plus évidente et pas moins importante, la vie elle-même. Et parce que nous aimons la vie, et faisons partie d’elle, la vie nous a offert de quoi la contempler à travers nos cinq sens. Utilisons-les consciemment. Donnons du sens à notre pratique. Éveillons nos sens. Célébrons l’essence du trail.

REGARDER ET VOIR

La lecture est un des plaisirs simples et sains à nous accorder, voyez par vous-même, vous vous y adonnez à cet instant précis. Des lettres qui s’assemblent pour former ensemble des syllabes, construire des mots, bâtir des phrases, et prendre enfin sens. C’est le même cheminement que nous devons nous efforcer de reproduire lorsque nous courons. 

Avez-vous déjà tenté d’effectuer un circuit sur lequel vous courez habituellement, mais cette fois-ci en marchant, en sens inverse, ou en prenant soin de courir en pleine conscience ? Essayez, vous verrez celui-ci comme si c’était la première fois. 

Regarder est un acte passif qui nécessite seulement que vos yeux soient ouverts et qui permet l’enclenchement des réflexes, quand, par exemple, vous apercevez au loin un ruisseau et l’enjambez sans réfléchir pour éviter de vous mouiller. Voir, au contraire, est une action de conscience, c’est le fait de s’ouvrir à l’extérieur et de l’accueillir.  

Combien de fois avez-vous parcouru ce sentier sans entrevoir derrière les arbres, cette petite mare et sa couverture de nénuphars ? Combien de fois avez-vous foulé ces terres sans soupçonner la présence de ce panorama que la broussaille laisse timidement naître en son cœur ? Tout cela car le chemin se fait technique à cet endroit et que vous préférez garder vos mirettes au sol. Votre prudence est louable et avertie, quand on sait que vous êtes le·a roi·reine des vols planés, mais lever le nez de temps à autre est aussi synonyme de jolies surprises, pas nécessairement de quatre fers en l’air. Vous ne voudriez tout de même pas passer à côté de somptueux tableaux, et trésors cachés qui ne sont donnés de découvrir à personne, mis à part vous et quelques autres traileur·euses ? 

Chaque sortie trail est une aventure à elle seule, une chance de nous familiariser davantage avec l’environnement qui nous entoure, une chance de connaître des endroits qui sont ici depuis belle lurette, chargés d’histoires, des lieux tenus secrets avec lesquels nous pouvons justement partager nos secrets. En ouvrant grands nos yeux, nous verrons des choses aussi simples que jubilatoires : une prairie évoluant au fil des saisons, un chevreuil surgissant de nul part au petit matin, en somme, nous ne verrons que la vie s’exprimer… Et quelle vie !

En nous appliquant à voir et à regarder en conscience, ce sont nos bagages que l’on dépose, et une dose de fraîcheur que l’on embarque. 

En regardant toujours les choses avec un regard novice, avec des yeux avides de découvertes, nous verrons tout. Même, surtout, avec le cœur.

ENTENDRE ET ÉCOUTER

Souvenez-vous, à l’école, lorsque le·a professeur·e vous interrogeait sur la leçon qu’il·elle venait de donner. Cette leçon que vous avez entendue, mais que vous n’avez pas écoutée. Bras ballants et mine déconfite, vous étiez bien incapable d’en parler. Le son qui émane de la nature a également quantité de choses à nous apprendre, encore faut-il savoir l’écouter.  

Aussi, lorsque nous courons au rythme de la musique qui bat son plein dans nos oreilles, c’est d’une autre mélodie dont nous nous privons. Certes, son tempo est moins rapide, plus irrégulier. En l’écoutant, il n’est peut-être pas aussi aisé de nous imaginer levant les bras à l’arrivée du trail qui nous fait tant rêver, montant en grade au travail, ou vivre ou revivre les temps forts de notre mariage (passé ou fantasmé). 

Mais la musique de la nature exerce en continu cet incroyable don qu’elle seule possède : celui de nous décentrer, tout en nous recentrant. Le bruit de la nature nous pousse, pour une fois, à faire silence en nous, à nous extérioriser de nous-même : si nous ne réfléchissons pas, ne nous projetons pas, ne ressassons pas, ce n’est pas grave. Le monde est là, sa vie continue, la nôtre aussi, même sans cerveau en ébullition. Le bruit de la nature nous incite également à nous auto-centrer, implicitement (à l’image du petit billet que glisse discrètement mamie dans notre poche, ni vu, ni connu). Nous nous remettons en perspective, car il est important de le faire, comme une mise à jour, sans pour autant douter que nous sommes compétent·es, que nous comptons, que nous sommes aimé·es. 

Le joyeux chant des oiseaux, le bruissement du vent dans les feuilles des arbres, le son des milliers de gouttes qui jaillissent hors d’une flaque d’eau lorsque notre pied vient s’y écraser énergiquement, le tintement des rochers d’un ruisseau qui roulent sous notre poids. Tout ceci nous dit que la vie est partout, et que nous en faisons partie. Pas que nous sommes plus important·es qu’elle, ou que nous y exerçons une forme de suprématie, non, juste que nous comptons parmi sa diversité, tout simplement. Et que notre place est là : à l’écouter. 

RESPIRER ET SENTIR

Respirer, symbole même de la vie, en voilà une chose que nous faisons sans même y penser. Inspirez par le nez en gonflant votre ventre et vos poumons, sentez l’air vous emplir. Bloquez tout, le temps d’une pause, juste une petite seconde, puis expulsez l’ensemble de votre oxygène par la bouche en creusant votre abdomen. Sentez-vous à quel point cela est relaxant ? 

Chaque bouffée d’air est une nouvelle chance de vivre. Comptez combien de chances de vivre nous sont données en une seule journée. Chaque expulsion d’air est une nouvelle chance de nous alléger, de nous débarrasser de nos problèmes, colères, et angoisses. Comptez combien de chances de vivre (sereinement) nous sont données en une seule journée. Respirer en conscience, c’est nous envelopper de bien-être.

En trail, c’est pareil. La respiration est plus rapide, plus saccadée, mais pas moins intense. Ressentez son importance. 

Sentir est aussi substantiel au trail : le parfum des fleurs qui naissent au printemps, celui de l’herbe fraîchement coupée ou qu’on ne cherche pas à dompter en été, celui des feuilles humides et écrasées au sol en automne, ou encore, celui de la pluie sur le goudron et la terre en hiver. Autant d’odeurs qui nous transportent et nous font apprécier l’instant présent en lui associant une senteur particulière, une suavité que nous ne sommes pas prêt·es d’oublier. L’odeur des repas, que l’on sent mijoter de maison en maison, nous rapproche de nos voisins et l’on réalise alors que le cocon des autres est lui aussi douillet. L’arrivée des beaux jours signe le retour des frites et autres saucisses grillées, senteurs pas toujours appréciées lorsque nous courons. Mais au moins, quand nous rentrons à la maison, nous savons ce que nous voulons manger (pour ne pas dire dévorer) !

Une dernière chose, pas moins naturelle mais considérée (à tort) comme étant aux antipodes de l’hygiène : la sudation (qui ne doit d’ailleurs pas nous effrayer, elle n’est que la manifestation du bon fonctionnement de notre corps). Connaissez-vous l’odeur de votre transpiration ? Connaissez-vous VOTRE odeur ? Vous connaissez-vous ?  

TOUCHER ET RESSENTIR

Nous touchons sans y prêter attention, ou nous prêtons attention à ne justement pas toucher. Le toucher pour appréhender la forme, les courbes, la douceur, la viscosité, ou la rugosité. Toucher fascine, toucher dégoûte, mais toucher nous apprend tant de choses sur le monde. Car en trail, il n’y a pas de “toucher avec les yeux” qui tienne. Les paysages ont beau paraître aussi délicats que de la porcelaine, en les effleurant du bout des doigts ou en les foulant vigoureusement, nous ne risquons pas de tout briser (vous entendez d’ici votre maman vous dire, “attention, ça casse !”, n’est-ce pas ?). 

Avant de partir courir, ressentez les battements de votre coeur qui s’accélèrent, parce que vous avez hâte, parce que vous craignez de ne pas être à la hauteur, ou parce que vous savez, qu’après l’entraînement, il y a encore tant d’autres choses à faire. Avant de partir courir, ressentez votre crème anti-frottement glisser sous vos doigts, la douceur du linge frais et propre que vous enfilez, et vos pieds prenant place au creux de l’intérieur douillet et confortable de vos chaussures.

Lorsque vous courez, ressentez la terre ou le sable voler sous l’impact de votre foulée, l’irrégularité et les innombrables détails du sol sous vos pieds, l’herbe moelleuse, l’asphalte rigide, et la boue fluide. Lorsque vous courez, ressentez chaque mouvement de votre corps, le sel qui a séché sur votre visage, cristallisé vos cheveux, et le feuillage qui caresse vos bras, avec plus ou moins de sympathie.

Après avoir couru, ressentez vos pieds que l’effort a fait gonfler, la corne sous les plantes de ces derniers, ou la boue formant de solides cailloux sur vos mollets et qui, finalement, se fond dans votre douche. Après avoir couru, ressentez et massez vos jambes contractées, comme un boulanger qui façonne son pain, vous êtes artisan·e de votre corps. Ressentez aussi vos muscles s’étirer, votre nuque s’apaiser, et délectez-vous de la fraîcheur de vos draps quand vient le soir et le repos bien mérité.

Ressentez, touchez, palpez, et appréciez les rituels qui entourent la course à pied.

MANGER ET SAVOURER

En trail, c’est un tout nouveau monde qui s’offre à nous. Les arômes décuplés, réappréciés, voire dépréciés, en sont la preuve. Vous qui raffolez des fruits rouges dans la vie normale, il vous est pourtant impossible d’en ingurgiter ne serait-ce qu’une seule bouchée lorsque vous courez, ou inversement. Ah, ce nouveau monde et ses mystères ! Pourtant, le goût semble être le seul des cinq sens qui sache se faire apprécier comme il se doit. En effet, lorsque vous courez, vous avez conscience que la nutrition et l’hydratation sont les deux facteurs permettant à votre corps de fonctionner correctement et de vous amener là où vous lui commandez d’aller. Si la fringale frappe à votre porte, vous savez d’emblée de quelle manière y remédier. Alors oui, parfois, manger et boire est plus difficile que cela ne devrait l’être, mais outre ces désagréments que l’on ne souhaite à personne, prenons conscience du buffet naturel et biologique qui s’offre à nous lorsque nous courons. 

Qui n’a jamais croqué dans ces généreuses mûres ? Qui n’a jamais mis le nez dans ces fraises et framboises sauvages, placées ici par Mère Nature pour qui saura les chercher et les trouver ? Qui ne s’est jamais désaltéré·e avec une eau fraîche et limpide puisée dans une source de montagne ? Ces plaisirs simples par excellence sont de ceux qui nous connectent au monde de la plus belle des manières : le vivant au service du vivant, avec parcimonie, raison, et bienveillance.

Le goût nous offre aussi d’autres surprises, plus déplaisantes, certes, mais sans quoi l’aventure du trail manquerait de saveur. Nous mordiller les lèvres et sentir le sel qui les enveloppe. Avaler par inadvertance un insecte dont on ne connaîtra jamais le nom, mais dont on identifierait l’arôme entre mille. Ou encore, croquer à pleines dents dans une barre de céréales avant de réaliser que nous avons opté pour le mauvais parfum et que nous n’avons rien d’autre sous la main.

Mais de tous ces détails anecdotiques qui font le trail, vous serez certainement d’accord pour dire que le plus savoureux reste le repas d’après, celui qui sait réjouir nos papilles et nos estomacs affamés !

(Conclusion)

Alors, papillon, vous n’avez peut-être pas appris grand chose, mais cela valait quand même la peine de vous souvenir que nous sommes en osmose avec le monde, non ? Après tout, et si c’était cela, le sixième sens ? Celui d’apprécier et de nous délecter de ce que nous percevons par les cinq autres ? Un sixième sens d’ailleurs développé, aiguisé, devenu hypersensible et décuplé, par la pratique du trail, ce stimulus qui unit nos sens, nous unit à nous-même, et nous unit au monde. L’essence du trail, c’est donc cela… L’effet papillon grâce auquel nous battons à l’unisson.
#evadezvous

manon

Manon barré

Fille, sœur, et compagne de cyclistes. Traileuse* élevée en plein air, à l'école du sport. Particule ultra* en cours d'acquisition. Marathonienne et championne de France Junior 2013 du 10 000 mètres marche athlétique. Mordue d'histoires de sportif·ves.