La solitaire de Benoît de Préville

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Alors que le trail est devenu un phénomène de masse, certains continuent à innover, en recherchant les racines de notre sport. Pour aller aux origines, Gilles Bertrand, père du trail français et des Templiers, était le plus apte… Alors, après avoir creusé le sillon, et vu la source jaillir, devenir torrents et fleuves, il a sans doute ressenti le besoin de recreuser… et nous a mené dans une grotte… Mais chuuuuut ! Il ne faut surtout, surtout pas le dire !


En effet, en s’inscrivant à la Solitaire, on sait juste que l’on ne sera pas plus de 60… Tout le reste est tenu secret : kilométrage, heure et lieu de départ, parcours, points d’eau… Bref, il faut faire confiance, et avoir l’esprit joueur… D’ailleurs, n’est ce pas le sens du message que l’on reçoit avec notre dossard ? « Heure et lieu de départ du bus »…. Le reste est écrit en langage totalement inversé, pire que du verlan, accompagné d’une photo… Quelque peu interloqués, nous commençons à nous aider pour nous rendre sur le lieu de départ au bon moment, et là débute vraiment l’esprit de la Solitaire : si nous pourrons nous permettre d’être solitaires demain, c’est parce qu’une grosse équipe a minutieusement préparé cette échappée, et le premier enseignement me semble être là : impossible d’être solitaires sans être solidaires… Le message nous permet en fait de nous rendre au point, proche de la ligne d’arrivée, où se trouvent tous les renseignements, derrière un vieux portail rouillé. Portail que nous garderons longtemps en mémoire…


4h30, vendredi : le car démarre… et les pronostics vont bon train. « On va certainement partir de Nant », « non, de Ste Eulalie », « ah, non, on ne va pas dans la bonne direction »… Certains, comme moi, se contentent d’essayer de ne pas trop avoir mal au cœur… mais il est temps que l’on arrive, et que l’on nous lâche à l’air libre… Raté !!! Nous descendons dans une grotte… et pas n’importe laquelle !!! La grotte de Dargilan, la fameuse « grotte rose » de Lozère, qui me rappelle de surcroît de grands souvenirs, puisque je l’avais découverte il y a plusieurs années, en famille, à l’occasion des Templiers, avec Michel et Marie-France !
Notre sourcier Gilles a bien choisi !!! Il se met dans les pas du berger qui l’a trouvée, et nous voilà, à 5h30, en train de visiter ce somptueux site classé à la suite des propriétaires… Le dénivelé commence, mais le rythme est agréable, l’ambiance chaleureuse, et Gilles ne veut pas nous laisser partir comme ça. Il a confectionné une jolie banderole, où chacun signe en souvenir de cette nouvelle aventure… et il a même apporté l’électrophone !!! Le 33 tours est prêt à fonctionner, nous diffusant une chanson de sa jeunesse, alors qu’il cherchait son chemin, en solitaire, sur ceux des Etats-Unis… En nous partageant ces moments intimes, en petit comité dans cet immense édifice, chacun est pris par l’émotion. En regardant Gilles, on voit ses yeux rajeunir de plusieurs décennies. Il a su les enrichir de son expérience… Merci ! Nous avons tant à apprendre du chemin des autres… Il est en train de nous apprendre qu’un sportif sans âme n’est pas un sportif, et nous rappelle avec beaucoup de tact que nous aurons besoin de tout notre être aujourd’hui pour aller au bout…


Binary DataBenoit de PrévilleVient le moment fatidique : la remise des cartes : 5 cartes plastifiées, format A3, sur lesquelles se trouve notre parcours, avec 18 balises à trouver, qui nous permettront de poinçonner la carte n°1 : sésame pour devenir « Finisher »… Inutile de vous dire que la décharge d’adrénaline est importante… il va falloir se trimbaler toute la journée avec ça : heureusement que je n’ai pas pris mes bâtons !!! Alors que je me demande un instant ce que je fais là, j’entends « La porte est ouverte, à vous de jouer »… Aussi jouons sans plus réfléchir… Nous voilà donc dévalant le Causse, en pleine nuit, cartes à la main, à la recherche des quelques flèches mises là pour nous aider.
Sur ce début de parcours, les organiseurs ont été sympas : pas trop besoin de carte pour atteindre la première balise, où quelques bénévoles sont déjà postés, nous apportant une touche de bonne humeur en cette fin de nuit douce. Nous voilà bientôt à découvert, ce qui me permet d’admirer encore un instant la Lune et les dernières étoiles avant l’aurore. Mais cela ne dure pas, et avant la balise 2, me voilà totalement coincé : j’avance, je recule, j’essaie… en vain. Il fait encore nuit et je ne reconnais pas du tout la concordance avec ma carte. J’ai mis ma montre en mode boussole, mais elle ne m’indique pas la route pour autant. Heureusement, arrive Sébastien, que je sais être un fin orienteur, ainsi que Florent, avec lequel je vais faire un bout de chemin, laissant Séb’ filer devant. Avançant moi-même plus vite que Florent, je me retrouve bientôt seul, mais heureux d’être là, alors que l’aube pointe doucement.  Le premier ravitaillement se fait au hameau de Veyreau, à l’entrée d’un cimetière, dans une magnifique vasque taillée dans la pierre… Toutefois, je ne m’attarde pas : le vent frais incite à vite repartir et je suis admiratif devant les quelques bénévoles courageusement présents. Cependant, dans une montée, je vois un coureur qui revient vers moi, à grandes enjambées… C’est Seb ! Il croit s’être trompé de chemin… mais c’est pourtant celui que la dernière flèche semblait nous indiquer !!! Je repars donc avec lui. Une fois arrivés sur le Causse, pas de doute… Nous nous sommes trompés… On revient en arrière ? Ce serait mon premier réflexe, mais ce n’est pas celui de Seb : « attend, on va passer par là, regarde, on va rejoindre par ici »… Au prix de quelques kilomètres en plus, de traversées sauvages, on y arrive !! Ouf, balise 6 trouvée, sous le « Champignon Préhistorique » que même Obélix ne saurait manger ! Mais beaucoup de coureurs sont devant !!! Nous continuons du coup notre route ensemble, et c’est bien sympa : je n’aurai jamais autant apprécié la compagnie qu’en cette Solitaire. Seb est là pour me faire profiter de ses qualités d’orienteur, et moi pour essayer de garder le rythme. On rattrape ainsi plusieurs coureurs en arrivant en surplomb de Peyreleau. Il faut alors remonter longtemps avant de croiser un bout de route puis de repartir sur le plateau, où Gilles est venu nous voir !


Le second point d’eau est le bienvenu, et est particulièrement précieux : on sait que l’on en n’aura que 3… ce n’est pas de trop !!! Notre arrivée à la Roque Sainte Marguerite me réjouit : même si Isabelle et les garçons n’ont pas pu venir cette année, il sont un peu présents dans ce village accroché à la falaise où nous avions passé de si bons moments… encore à l’occasion des Templiers ! Cependant, nous râlons un peu : alors que nous croisons la route de l’Endurance Trail, notre flèche est cachée par un sopalin posé dessus : sans doute un accompagnateur de l’autre course aura voulu aider les coureurs de l’Endurance Trail … à notre détriment ! Petit à petit, je sens que Seb’ ralentit, et je dois me résoudre à avancer seul, comme il m’incite à le faire, bien triste de ne devoir compter que sur moi… Je finis toutefois, après le passage par le chaos de Montpellier-le-Vieux, par arriver à la balise 14 : c’est le dernier ravitaillement,  je suis sur la dernière carte… Mais c’est aussi le seul endroit où l’on doit faire un aller-retour… et ça me fait peur… Si peur que je me perds… et je me perds pour de bon en bifurquant trop tôt… Je me dis que je vais retrouver, mais me voilà au milieu de nulle part, entouré de genévriers et de buis… Lacets défaits, jambes bien griffées… Je fais une pause : « Sometimes you win, sometimes you loose learn » : tel était le message délivré par le dernier conférencier venu nous parler de physique… mais pas que… Il faut donc que j’apprenne… Alors je vais d’abord apprendre, moi le vieux tracteur, à me transformer en sanglier, afin de retrouver mon chemin… Je me fais alpaguer par un genévrier de façon un peu violente… mais le cuir d’un sanglier est dur, alors il n’y a pas le choix… J’appelle aussi Seb’ au cas où, mais en vain : la paroi rocheuse nous isole, et il est sans doute passé depuis bien longtemps.  

 

Binary DataBenoit de PrévilleQue l’on goûte alors le moment où l’on retrouve son chemin !!!, et quel chemin : véritable chemin de ronde sous ces falaises du Boffi, apparemment très prisées des escaladeurs : rien de bien surprenant. Ces gorges de la Dourbie offrent vraiment des paysages à couper le souffle… Mais gare à celui qui aurait le souffle trop court, car il vaut mieux être serein pour passer sans encombre toutes ces difficultés et les vivre comme un jeu… J’y retrouve d’ailleurs Benjamin, que j’avais dépassé il y a un bon moment mais qui était repassé devant à la faveur de mes errements. Alors que je reprends le large, c’est un autre coureur que je vois devant. J’imagine que c’est Seb’, mais stupeur… c’est Christophe Malardé : cet immense traileur breton, excellent orienteur, qui coince alors qu’il s’est illustré il y a peu sur le championnat de France ! Lorsqu’il m’a doublé cette nuit, je n’imaginais pas un instant le retrouver avant l’arrivée. Je l’encourage vraiment à s’accrocher, mais il est clair qu’il n’a plus les ressources nécessaires… Alors je continue, et reconnais bientôt la forêt du Cade, sur le Causse Noir, qui surplombe Millau : ça sent bon l’arrivée… Il me reste encore une balise à pointer, mais tandis que je l’aperçois… les premières crampes me tétanisent ! Est-ce l’émotion ? Sans doute un peu. J’ai aussi conscience d’avoir économisé l’eau, et je le paye certainement, d’autant plus qu’il fait chaud. J’essaie de boire un peu plus et continue la descente, me sentant tellement heureux d’avoir trouvé toutes mes balises. Alors que je distingue maintenant clairement Millau, une dernière bosse m’amène à boire la dernière goutte qu’il me reste pour la passer correctement, et c’est avec une immense joie que je vois l’arrivée se dessiner, commune avec celle des Templiers. J’entends avec un certain amusement les haut-parleurs annoncer l’arrivée de Christophe… mais non, désolé !

Quelle joie de retrouver une bonne partie de la team Kalenji sur l’aire d’arrivée, en compagnie de Michel, quelle joie de pouvoir leur offrir ce podium, et d’entrer de la sorte dans ma dixième année de collaboration avec toute cette équipe avec laquelle j’ai vécu tant de moments forts, et que j’ai vu évoluer… jusqu’à devenir partenaire de ce magnifique Festival de Templiers. Quel bonheur aussi de pouvoir le faire en compagnie de Michel, avec lequel j’ai fait mes premières armes en Martinique… il y a maintenant plus de 16 ans !!!
Alors c’est vrai, c’est avec beaucoup d’émotion que je grimpe sur la troisième marche du podium, aux côtés de Thierry Breuil et de Thomas Saint-Girons, ces deux grands champions. Recevoir mon trophée des mains d’Odile Baudrier, mère des Templiers aux côtés de Gilles, et par l’intermédiaire de Cindy, depuis dès mois sur l’organisation de cet événement et qui nous a concocté quelque chose de fabuleux, est particulièrement symbolique et me réjouit. Et comme l’histoire fait parfois des clins d’œil étonnants, c’est Caro que je retrouve quelques minutes après la remise des prix, celle-là même qui m’a témoigné sa confiance il y a tant d’années en m’invitant à rentrer dans cette équipe, et que je n’avais pas revue depuis de nombreuses années : merci !

Je ne serais pas tout à fait complet si je taisais ma façon de récupérer… Une fois retrouvée une partie de la famille le samedi, c’est avec beaucoup de bonheur que j’ai pu faire pour la première fois 10 km aux côté de mon fils sur le Trail des Coteaux de Fronsac le dimanche, en même temps en fait que tous ceux qui couraient les Templiers. Pouvoir partager de tels moments en famille, ça vaut bien des podiums. Il est bien peu de sports où l’on peut ainsi tracer chacun son sillon, et qui nous permettent de relativiser nos succès et nos échecs à l’aulne des bosses que l’on monte… et que l’on descend ! Alors, en dégustant ces moments de bonheur après de nombreux mois handicapé par les douleurs, j’ai simplement envie de citer ce que m’envoyait une ancienne étudiante, comme par hasard la veille de ma course : « Toujours être positive, courageuse et garder espoir et envie ! Je ne sais pas si c’est ce que vous vouliez m’apprendre, mais c’est ce que j’ai retenu »…

 

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Commentaires

Merci pour ce récit complet !

Au plaisir de se voir à la prochaine édition.


Bonjour,

Ce petit mot est pour monsieur Benoit de Preville. Je pense qu'il a couru les 80kms de l'ecotrail de Paris fin mars 2014. Il avait écrit un petit mot aux organisateurs, je suis le papa de Mehdi qui avait donné le départ sur une jambe et j'étais là ce jour là aussi. Je tenais à le remercier d'avoir eu une pensée à Mehdi durant la course. Je serais ravi qu'il me contacte. Cdt


Bonjour Samuel,


Je transmets votre message à Benoît de Préville.


Samuel, Equipe Kalenji


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